«Quitte à être tuée, je veux vivre ma vie à fond»

Luiza souhaite vivre comme une jeune européenne.
Luiza souhaite vivre comme une jeune européenne. - F.P.

Luiza, vous êtes arrivée en Europe avec votre famille en 2006, pourquoi avoir fui la Russie où vous habitiez depuis plusieurs années ?

Ma mère est d’origine russe et mon père est tchétchène. Sa famille ne supportait pas ma mère car elle est russe. Lui était extrêmement violent avec ma maman, il la poursuivait avec un couteau, a tenté de l’étrangler, de l’étouffer… Elle n’avait absolument aucun droit. Elle a beaucoup réfléchi puis a finalement décidé de quitter le pays avec les trois enfants. J’avais 13 ans à l’époque, mon frère était âgé de 11 ans et ma sœur en avait 8.

Comment êtes-vous arrivée en Belgique ?

On a d’abord vécu en Russie mais là, la situation était très compliquée au vu de nos origines tchétchènes et des guerres qui ont opposé l’armée russe aux indépendantistes tchétchènes. Ma mère a donc décidé de rejoindre la Pologne. Là, on a refusé de nous octroyer les papiers. Ce refus a été très difficile à vivre mais aujourd’hui, je remercie la Pologne car c’est grâce à cela que nous sommes en Belgique. En 2016, j’ai obtenu ma naturalisation et c’est la première fois que j’avais l’impression d’exister, grâce à ces papiers.

Comment s’est passée votre intégration à Verviers où votre famille est arrivée en 2010 ?

On pensait enfin pouvoir être libre et vivre notre vie comme on l’entendait mais aucune de nous n’imaginait que mon frère allait prendre le rôle de mon père et qu’il serait pire que lui encore… Rapidement, il a voulu imposer sa loi ici. Ma mère, ma sœur et moi, on ne pouvait pas s’habiller comme on le souhaitait, on ne pouvait pas sortir sauf pour aller à l’école ou faire les courses. Il nous interdisait aussi de regarder par la fenêtre. Quand des amis à lui venaient à la maison, on devait se cacher pour qu’aucun homme ne pose le regard sur nous. Je ne pouvais avoir aucun contact avec l’extérieur et les réseaux sociaux étaient purement interdits.

La vie de famille était-elle encore possible dans de telles conditions ?

Même les choses les plus banales devenaient un véritable enfer. Un jour, je suis revenue de l’école et un garçon de ma classe avait emprunté le même chemin que moi. Mon frère nous a vus en rue et est devenu complètement fou. Il ne supportait pas cela. J’ai fini par demander aux gens de ne pas me saluer en rue et de faire comme s’ils ne me connaissaient pas. Pour la première fois de ma vie, j’ai été invitée à un mariage en Belgique. Avec ma mère et des amis, on a menti et on a fait en sorte que quelqu’un vienne me chercher en voiture pour que je puisse y aller. C’est là que j’ai découvert que la vie c’est aussi s’amuser, danser et pas uniquement souffrir ! Ce jour-là, mon frère l’a appris. Il a cherché tous les mariages qui avaient lieu en région verviétoise et est allé voir s’il me trouvait ! Heureusement, c’était ailleurs et il n’a pas gâché la fête. En plus de cette pression morale, mon frère s’est aussi montré très violent physiquement avec ma mère lorsqu’elle refusait de lui donner de l’argent par exemple. Lorsque je suis intervenue pour lui venir en aide, j’ai aussi été frappée par lui qui est grand et très musclé. Plusieurs fois, j’ai imaginé le tuer mais je ne voulais pas devenir un monstre.

Elle ne pouvait pas aller sur les réseaux sociaux.
Elle ne pouvait pas aller sur les réseaux sociaux. - F.P.

Avez-vous alerté la police ?

Évidemment ! J’ai porté plainte des dizaines de fois. Au départ, ils considéraient cela comme un simple conflit familial mais c’est bien plus qu’une simple dispute… En 2017, je les ai appelés alors qu’il frappait ma mère et que j’avais pu filmer la scène. À partir de ce jour-là, il est parti. Maintenant il vit avec la famille de mon père à Anvers.

La situation s’est apaisée et votre vie a changé ?

Non… À Verviers, il y a une importante communauté tchétchène et j’ai l’impression d’être en permanence surveillée par les amis de mon frère. Je reçois régulièrement des menaces de mort. Récemment, il est revenu à la maison. Il nous a fait croire qu’il voulait s’excuser mais en fait, il est venu nous expliquer le plan qu’il avait mis en œuvre pour punir ma sœur qui a quitté la maison et la ramener en Tchétchénie. J’ai peur qu’il ne la tue s’il la retrouve.

Luiza chez elle.
Luiza chez elle. - F.P.

Quels sont vos projets aujourd’hui ?

Je veux vivre ma vie, comme je l’entends. Jamais je n’épouserai un Tchétchène. Je veux pouvoir choisir l’homme avec lequel je vais construire ma vie. Au niveau professionnel, je fais du théâtre et des shooting photo, parfois en sous-vêtements. J’aimerais percer dans ces domaines et pour pouvoir y parvenir, il faut s’afficher sur les réseaux sociaux par exemple. Je sais qu’en publiant mes photos, je prends des risques mais, quitte à mourir, autant avoir vécu comme j’en avais envie.

Les faits souvent qualifiés de violences intrafamiliales

Vendredi, Septembre 6, 2019 - 19:00

Le procureur de division
Le procureur de division - N.L.

Du côté du parquet de Verviers, le procureur, Gilles de Villers Grand Champs, nous indique ne pas avoir connaissance du dossier relatif à cette famille verviétoise. Il explique tout de même que des faits de ce genre sont perpétrés dans la région. Si le témoignage de Luiza Khakieva fait immédiatement penser au crime d’honneur dont avait été victime Sadia Sheikh, une jeune Pakistanaise tuée par son frère en 2007, le procureur explique qu’il est difficile d’obtenir des statistiques quant aux infractions pénales en lien avec l’honneur des familles. « Si des plaintes sont déposées pour des coups et blessures, du harcèlement ou des menaces dont l’auteur est un membre de la famille, les faits sont régulièrement qualifiés de violences intrafamiliales. Quand on dispose d’éléments concrets une enquête approfondie est menée et il y a évidemment une réaction du parquet. Lorsque ces violences sont liées à l’honneur des familles, certaines mesures, particulières, comme des privations de liberté, sont prises pour éviter qu’on en arrive au crime d’honneur », assure Gilles de Villers Grand Champs qui souligne qu’il n’a encore jamais connu de tel fait dans l’arrondissement de Verviers.

F.P.

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